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Héraclite et le "Feu"

samedi 27 juillet 2024, par Marc Weikmans

Pour lui, c’est de feu que toutes choses sont constituées, et c’est en feu qu’elles se résolvent. Toutes choses arrivent selon le destin, et c’est par la convergence des opposés que les êtres s’harmonisent ; et toutes choses sont pleines d’âmes, et de démons.


Origines et chronologie

  • Caractère
  • L’oeuvre
  • Doxographie générale
  • Doxographie détaillée
  • Indépendance d’esprit
  • Fragments

    Héraclite, fils de Bloson ou, selon certains, d’Héracôn ; citoyen d’Ephèse. Cet homme était dans sa pleine maturité pendant la soixante-neuvième olympiade [1]


    Caractère

    Il était d’esprit hautain, plus que personne, et méprisant, comme il apparaît clairement d’après son livre, dans lequel il dit : La multiplicité n’enseigne pas l’intelligence  ; autrement, elle l’aurait enseignée à Hésiode et à Pythagore, et encore à Xénophane et à Hécatée. En effet, il n’y a qu’une chose sage, qui est de connaître quelle pensée a gouverné partout toutes choses. Il disait qu’Homère méritait d’être chassé des jeux publiques et d’être battu de verges, et Archiloque pareillement.

    Il disait aussi qu’il faut éteindre la démesure plus encore qu’un incendie, et qu’il faut que le peuple se batte pour la loi comme pour un rempart. Il s’en prend aussi aux Ephésiens pour avoir chassé son ami Hermodore, là où il dit : les adultes d’Ephèse auraient mieux fait de se pendre, tous, et d’abandonner le Cité aux enfants, eux qui ont chassé Hermodore, L’homme le plus précieux d’entre eux, en disant : « Que personne parmi nous ne soit le plus précieux ; s’il y en a un qui soit tel, qu’il parte ailleurs, et chez d’autres que nous ». On lui demanda aussi de faire office de législateur pour eux, mais il dédaigna l’offre, parce que la cité était déjà sous l’emprise sa mauvaise constitution. S’étant retiré dans le temple d’Artémis il jouait aux osselets avec les enfants ; les éphésiens faisant cercle autour de lui, il leur dit : Pourquoi vous étonner, coquins ? est-ce qu’il ne vaut pas mieux faire cela que de mener avec vous la vie de la cité ?

    Pour finir, il prit les hommes en haine, et vécut à l’écart dans les montagnes, se nourrissant d’herbes et de plantes.


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    L’œuvre

    Le livre qui lui est rapporté est, d’après son sujet principal, un traité sur la nature, mais il est divisé en trois exposés, l’exposé sur l‘univers, l’exposé politique et l’exposé théologique. Il le déposa dans le temple d’Artémis, après s’être appliqué, selon certains, à l’écrire en un style plutôt obscur, pour que n’y eussent accès que ceux qui en avaient la capacité, et de peur qu’un style commun ne le rendit facile à dédaigner.

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    Doxographie générale

    Ses doctrines, exposées de façon générale, sont les suivantes. C’est de feu que toutes choses sont constituées, et c’est en feu qu’elles se résolvent. Toutes choses arrivent selon le destin, et c’est par la convergence des opposés que les êtres s’harmonisent ; et toutes choses sont pleines d’âmes, et de démons. Il a également parlé de toutes les modifications qui s’effectuent dans le monde, et il a dit que le Soleil est de la grandeur qu’il paraît avoir. On y trouve également dit : Les limites de l’âme, tu ne saurais les trouver au bout de ton chemin, même en les parcourant tous : si profond est le verbe qu’elle détient. Il appelait l’opinion une maladie sacrée [2] et la vue une chose mensongère. Parfois, dans son livre, il jette des phrases à la fois brillantes et claires, au point même que l’esprit le plus lent les comprend aisément et en retire une élévation de l’âme ; la brièveté de son expression, en même temps que sa densité, est incomparable.

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    Doxographie détaillée.

    Voici maintenant quelles sont ses doctrines particulières. Le feu est l’élément, et toutes choses sont échange de feu, venant à l’être par raréfaction et condensation ; mais il n’expose rien clairement. Toutes choses viennent à l’être selon l’opposition, et l’univers entier s’écoule à la façon d’un fleuve. Le tout est limité, et constitue un monde unique ; il naît du feu, et il s’embrase à nouveau selon certaines périodes ; alternativement, pendant la totalité du temps ; et cela se produit selon le destin. Celui des opposés qui conduit à la venue à l’être est appelé guerre et discorde, et celui qui conduit à l’embrasement est appelé accord et paix ; le changement est appelé la route qui monte et qui descend, et le monde est en devenir selon elle.

    En effet, en se condensant, le feu s’humidifie complètement, et ainsi constitué, il devient de l’eau ; quant à l’eau, en se congelant, elle se tourne en terre ; et c’est là la route qui descend. En sens inverse, la terre se liquéfie, et donne ainsi naissance à l’eau, d’où provient tout le reste, puisqu’il réduit presque toutes choses à l’exhalation qui s’élève de la mer ; et c’est là la route qui monte. Des exhalations s’élèvent la terre comme de la mer ; les unes sont brillantes et pures, les autres ténébreuses. Le feu s’accroît de celles qui sont brillantes ; l’humide, des autres. Pour ce qui est de l’enveloppe du monde, il ne montre pas clairement quelle elle est ; cependant, il y a en elle des cuvettes dont le creux est tourné vers nous, dans lesquelles les exhalaisons brillantes se rassemblent et produisent des flammes, que sont les astres. La plus brillante est la flamme du soleil, c’est aussi la plus chaude. Les autres astres sont plus éloignés de la Terre ; c’est pour cela qu’ils brillent moins et qu’ils échauffent moins ; quant à la Lune, elle est la plus proche de la Terre, mais elle ne se meut pas à travers la région pure. Le Soleil, en revanche, se trouve dans la région transparente et pure de tout mélange, et il conserve un intervalle convenable entre lui et nous ; c’est bien pourquoi il chauffe et il éclaire davantage.

    Le Soleil et la Lune subissent une éclipse lorsque les cuvettes sont tournées vers le haut ; les changements de forme de la Lune au cours du mois viennent de ce que la cuvette tourne peu à peu sur elle-même. Le jour et la nuit, les mois, les saisons de l’année, les années, les pluies et les vents et choses semblables se produisent en fonction des différentes exhalaisons. En effet, c’est l’exhalaison brillante, allumée dans le cercle du Soleil, qui fait le jour ; et c’est l’exhalaison opposée, lorsqu’elle prend le dessus, qui produit la nuit ; le chaud, alimenté par le brillant, fait l’été ; et l’humide, devenu prépondérant grâce à l’obscur, réalise l’hiver. C’est en conformité avec ces théories qu’il indique les causes des autres choses. Mais au sujet de la Terre, il n’indique rien sur ses propriétés, non plus qu’au sujet des cuvettes. Voilà donc quelles étaient ses doctrines.

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    Indépendance d’esprit

    Alors qu’on lui demandait pourquoi il se taisait, il répondit, dit-on : « Pour que vous bavardiez ». le désir d’entrer en contact avec lui, enflamma jusqu’à Darius, qui lui écrivit en ces termes :

    « Le roi Darius, fils d’Hystaspe, adresse ses salutations
    à Héraclite d’Ephèse le sage.

    Tu as mis au jour un traité De la nature qui est difficile à comprendre et à expliquer. Dans certaines parties, si l’on interprète la lettre de ce que tu dis, il semble avoir la valeur d’une théorie sur le monde tout entier et sur les choses qui s’y trouvent, lesquelles sont soumises au mouvement le plus divin ; mais dans la plupart de cas, il invite à la suspension du jugement, de sorte que même ceux qui ont la plus grande familiarité avec la littérature écrite sont dans le plus grand embarras sur l’explication correcte de ce que tu as écrit. C’est pourquoi le roi Darius, fils d’Hystaspe, veut recevoir sa part de ton enseignement et de la culture hellénique. Viens donc rapidement te présenter à mes yeux dans mon palais royal. Le plus souvent, en effet, les Grecs ne savent pas distinguer les hommes sages, et méprisent les nobles conseils qu’ils donnent en vue d’un enseignement et d’une formation de niveau sérieux. Chez moi, il y a pour toi préséance totale, et chaque jour noble et bel accueil, bref une vie qui fait honneur à tes conseils. »

    Héraclite répondit ainsi :

    « Héraclite d’Ephèse adresse ses salutations
    au roi Darius, fils d’Hystaspe

    Tous ceux qui se trouvent vivre sur Terre sont bien éloignés de la vérité et de la justice : ils se soucient de leurs désirs insatiables et de leur soif d’honneurs, à cause de leur misérable démence. Pour moi, j’entretiens en moi l’oubli de toute mesquinerie, j’évite le rassasiement de toutes choses, qui est le compagnon habituel de l’envie ; et parce que je redoute l’état excessif, je ne saurais me rendre dans le pays des Perses, me contentant de peu selon mon idée. »

    Tel était notre homme, même vis-à-vis d’un roi. Démétrios dit, dans ses Homonymes, qu’il méprisait même les Athéniens, alors qu’il avait chez eux la plus grande réputation, et que, méprisé lui-même par les Ephésiens, il préférait pourtant sa propre patrie. Démétrios de Phalère fait aussi mention de lui dans son Apologie de Socrate.

    Diogène Laërce [3] Témoignages

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    Fragments

    Le Soleil est chaque jour nouveau.

    Sans l’espérance, on ne trouvera pas l’inespéré, qui est introuvable et inaccessible.

    Ceux qui cherchent de l’or remuent beaucoup de terre et trouvent peu de métal.

    Le peuple doit combattre pour la loi comme pour ses murailles.

    Ne nous empressons pas de porter un jugement sur les choses essentielles.

    La guerre est le père de toutes choses et le roi de toutes choses ; de quelques-uns elle a fait des dieux, de quelques-uns des hommes ; des uns des esclaves ; des autres des hommes libres.

    Mieux vaut dissimuler son ignorance ; mais la chose est difficile, si l’esprit se relâche et dans les beuveries.

    Les yeux sont de meilleurs témoins que les oreilles.

    C’est la maladie qui rend la santé agréable ; le mal qui engendre le bien ; c’est la faim qui fait désirer la satiété, et la fatigue le repos.

    Extraits de Les Penseurs grecs avant Socrate

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  • [1La soixante-neuvième olympiade correspond aux années 504-501 av. J.C.

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    [2Au sens usuel, la « maladie sacrée », objet d’un traité célèbre de la collection hippocratique, est l’épilepsie.

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    [3(IIIème siècle apr. J.C.) : doxographe de la première moitié du IIIème siècle apr. J.C.. Son œuvre Vies et doctrines des philosophes illustres est la source d’une foule de renseignements précieux sur un très grand nombre de philosophes de l’Antiquité.

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